Les primeurs, c’est quoi déjà ? Qué sa ko ?

C’est un modèle de marché unique au monde où les Châteaux ouvrent leurs portes aux professionnels du vin (cavistes, sommeliers, négociants, importateurs, presse spécialisée) pour leur faire découvrir en avant-première les cuvées du millésime 2025.

Autrement dit, les vins qui sont en cours d’élevage, dont le vieillissement n’a commencé que depuis Janvier 2026.

Pourquoi faire ?

Pour permettre aux châteaux de sécurité une partie de leur trésorerie et d’anticiper les aléas climatiques et économiques.

 

C’est tout un engrenage qui s’enchaine entre les châteaux, les courtiers, les négociants, les acheteurs.

D’abord les châteaux fixent les prix, le volume et le calendrier de sortie.

Les courtiers jouent le rôle d’intermédiaires historiques entre les Châteaux et les négociants – principaux acteurs de la Place de Bordeaux*. Ils évaluent les vins, facilitent les transactions et certifient les accords (note de courtage) sans jamais posséder de vin.

Les négociants, eux, achètent les vins en primeur, assurent le stockage, la distribution mondiale et supportent l’essentiel risque commercial.

Enfin, les acheteurs sont des importateurs, grossistes, cavistes, restaurateurs, plateformes spécialisées.

La vente en primeurs trouve son origine dès le XVIIᵉ siècle avec le développement commercial du port de Bordeaux. C’est ce qu’on appelle “« La Place de Bordeaux », une bourse imaginaire  au sein de laquelle acheteurs et vendeurs discutent le prix avant la vente sur les différents marchés mondiaux.

Vous l’aurez compris les primeurs sont donc une étape clé dans le calendrier viticole !

Les primeurs 2026 auront lieu  du 20 au 23 avril mais les dégustations ont déjà commencé  en pré-primeurs.

L’équipe Olala était invitée à “l’Avant Primeurs” des Vignobles K (rive droite), Château Sociando-Mallet (Haut Médoc) et Château Brown (Pessac Léognan) le 8 avril à Bordeaux.

L’effet Millésime, ça change quoi ?

A Bordeaux, tout commence par “l’effet millésime” : l’impact déterminant de l’année de récolte sur le style, la qualité et le potentiel de garde d’un vin.

Nous sommes sous un “climat océanique” ce qui signifie un “Climat variable” :

un printemps pluvieux – ce début d’avril 2026 me donne tort – avec des épisodes de gel (on s’est déjà levé à 3h du matin pour allumer des bougies dans nos vignobles fin mars et c’est un risque courant jusqu’à mi avril !).

Des étés plus ou moins chauds – les derniers TRES chauds ! avec des épisodes de canicule (on se souvient tous de 2022 et ses 40°C en août !)…

Bref chaque année raconte une histoire différente !

On joue avec une palette de cépages sensibles : le Cabernet Sauvignon (Rive gauche) aime les étés longs et secs ; le Merlot (Rive droite) mûrit plus tôt et craint les excès d’eau mais n’aime pas non plus les été caniculaires. Sans oublier nos terroirs multiples : graves, argiles, calcaires… ils réagissent différemment aux mêmes conditions météo.

Ce que le millésime change concrètement c’est la maturité du raisin, son degré d’alcool, sa richesse aromatique. La structure du futur vin : des tanins plus ou moins fins, une acidité plus ou moins vive. Et puis le style du futur vin :  soit il sera puissant et solaire ou plus frais et tendu.

Alors que nous réserve le millésime 2025 ?!

Déjà, bonne nouvelle, c’est une année en 5 ! Et dans le bordelais, les meilleurs millésimes ont pour chiffres porte bonheur le 0, le 5 et le 9 ! Et c’est vrai : 2025 était une année aux conditions météo proches de la perfection !

Un hiver doux, même si en février on a eu une légère vague de froid (-5°C, ressenti – 8000°C pour les bordelais !). Ce coup de fouet a permis un débourrement* (éclosion des bourgeons) dans la première dizaine d’avril, donc pas trop tôt.

La vigne démarre son cycle sous la pluie mais le printemps est somme toute assez clément et doux la laissant se verdir, grandir gentiment. Une floraison plutôt précoce mais sous le soleil. On a eu du pollen des semaines dans l’air, pas une pluie pour le mettre au sol. Nos vans bleus étaient verts, tant il y en avait (oui parce que jaune + bleu = vert, petit topo Art Plastique en supplément). La nouaison ( transformation des fleurs en fruits) se déroule elle aussi dans des conditions idéales.

L’été s’installe, malgré des gros épisodes orageux – oups, il pleut dans mon appart –  on observe surtout une raréfaction des pluies. On arrive à la véraison fin juillet, rapide et homogène. La mi-août, un épisode caniculaire stresse la vigne. Le manque d’eau a stoppé le cycle et va même jusqu’à absorber le jus des pulpes issu des baies pour se maintenir en vie, on allait se retrouver avec juste de la peau, des pépins et du sucre. La pluie salvatrice tombe et évite la surmaturation des raisins. On espérait même que nos baies soient un peu plus charnues, nous offrant un plus gros volume. Au lieu de ça, c’est le degré alcoolémique qui en pâtit : nous n’aurons pas les 14 voir 14.5° annoncés mais plutôt 13-13.5, plus équilibré. Et en plus, en petite quantité !

Les vendanges des blancs sont à la mi-août, c’est un peu tôt, mais le résultat est déjà là alors pourquoi attendre ? des niveaux élevés d’acidité des baies (très bénéfiques pour l’équilibre des vins) et un excellent potentiel aromatique. La vendange des rouges aussi est assez précoces, les raisins sont parfaitement mûrs et sains.

Donc dans un contexte de réchauffement climatique, 2025 s’en est sortie miraculeusement : pas de surmaturation, de faible acidité ou de degré alcoolique trop élevé. Juste une quantité moindre. C’est un millésime chaud et précoce : les rouges sont denses et structurés, les blancs étonnamment frais et gourmands.

Ça vous met l’eau à la bouche hein ? Je ne veux pas trop vous faire rêver non plus, déguster ces vins prometteurs en primeur, ce n’est pas goûter des vins délicieux et aboutis. Si seuls les experts font les dégustations, il y a bien une raison : il faut réussir à entrevoir le potentiel avec des éléments encore rustiques. Avec mon humble odorat et mon palais, qu’est ce que je peux tirer de cette dégustation – à part des dents noires à force de déguster ?

Les Vignobles K

Les Vignobles K, fondé par Peter Kwok, se composent de 7 propriétés localisées sur la Rive Droite de Bordeaux. Sans surprise, l’assemblage est à dominance Merlot. J’ai dégusté 3 d’entre eux :

Château Le Rey (Côtes de Castillon) : un style facile à boire, déjà souple.

Château Tour Saint Christophe (Saint Emilion Grand Cru) : un vin opulent mais structuré, aux arômes de fruits noirs bien mûrs (la cerise noire, prune). Un beau potentiel de garde.

Château Bellefont Belcier (Saint Emilion Grand Cru Classé) : Mon chouchou. J’ai déjà dégusté son millésime 2021 – année fraîche où je partais avec des aprioris que j’ai trouvé divinement bon. Son 2025 m’a immédiatement séduite par son nez délicat entre fleurs et fruits noirs frais. En bouche, la barrique est déjà bien intégrée et la texture est veloutée avec une trame calcaire rafraîchissante.

Château Sociando Mallet (Haut Médoc)

Le Château Sociando Mallet s’inscrit dans une évolution stylistique avec un assemblage “nouvel ère” qui bascule côté Merlot comme en 2024. Il s’adapte aux millésimes, si les conditions sont favorables au Merlot, il passe devant naturellement. L’objectif est clair : une buvabilité plus précoce. 2025 est charmeur au nez et charnu en bouche. On se régalera avec le Château comme avec son second vin la Demoiselle de Sociando Mallet, qui est un “bonbon”.

Château Brown (Pessac – Léognan)

Je termine dans mon appellation favorite à Bordeaux : Pessac Léognan. Au fur à mesure de mon expérience chez OLALA Bordeaux, je découvre avec tristesse que c’est une AOC très mal connue du public mondial que j’ai seulement visité 1 fois par an en tour privé. On a la chance pourtant d’avoir une AOC haute de gamme en rouge ET en blanc ! Le château Brown porte haut les couleurs de l’AOC.

Le rouge est élégant, des fruits noirs profonds, une fraîcheur mentholée et poivrée. L’attaque est douce, satinée, les tanins sont fins et dominent la finale, sur une agréable amertume.

Le blanc – oui parce qu’ils sont tellement expressifs que ce n’est pas grave de les déguster après le rouge et je voulais terminer sur de la fraicheur – est pour l’instant tout en agrumes où la clémentine domine. Une belle énergie, une finale vive. C’est très prometteur. J’ai pu déguster le livrable 2023, toute en délicatesse, un doux parfum de fleurs blanches et une bouche qui poursuit le plaisir avec une gourmande note miellée en finale.

Conclusion : un Bordeaux en mouvement

Vous l’aurez compris, 2025 a tout d’un très beau millésime à Bordeaux. Mais plus que ça, c’est un millésime qui reflète une réalité nouvelle : ici, on ne suit plus une recette, on s’adapte, on compose, on ajuste.

Entre des vins charmeurs presque déjà prêts à séduire et d’autres plus classiques, plus tendus, 2025 ne se laissera pas résumer en une seule phrase. Et tant mieux. C’est un millésime qui oblige à goûter, à comparer, à se faire son propre avis — bref, à redevenir curieux. Pour ma part, cette dégustation me donne envie de suivre de très près les commentaires détaillés publiés (type Parker, Galloni, Martin) !

Alors non, tout n’est pas encore en place dans ces verres encore en construction. Mais c’est justement ça, la magie des primeurs : entrevoir ce que le vin sera, imaginer son évolution… et accepter de patienter un peu.

Rendez-vous dans quelques années pour vérifier si nos intuitions étaient les bonnes — et, surtout, pour enfin les boire.